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Sur l’universalisme et le « décolonialisme »

https://twitter.com/pandovstrochnis/status/1387671302425792512

Il n’y a pas d’opposition conceptuelle entre l’universalisme et ce que les gens appellent « décolonialisme ».
Quand les intellectuels qui veulent s’auto-qualifier d’« universalistes » prétendent qu’il existe une telle opposition, ils se réfèrent généralement à leur désaccord avec trois idées, qui sont toutes des continuités de la pensée universaliste.
Idée 1 : Les individus appartiennent à des groupes, parce qu’ils sont socialement affectés à ces groupes, et même si ces groupes ne sont pas « réels », ils ont des effets réels dans la vie des gens.
Idée 2 : Les expériences des individus leur font percevoir le monde d’une certaine façon, et ils en tirent des jugements moraux, normes, valeurs, etc. Ces normes et valeurs ne sont dès lors pas des absolus, mais l’effet de conditions historiques.
Idée 3 : Il est nécessaire de prendre en compte dans nos réflexions politiques le fait que ce qui sera conçu comme l’intérêt général naturel pour certains constituera une forme d’oppression pour d’autres, et de s’en prémunir car les droits de l’individu sont inaliénables.
Quand on parle de « critique de l’universalisme », on ne parle généralement pas de contradiction aux idées de l’universalisme, on parle du fait que les systèmes politiques inspirés de cet universalisme n’ont pas rempli leur contrat.
Ce sont des sociétés qui ont prôné l’égalité intrinsèque de tous les hommes et ont pratiqué l’esclavage ; qui ont prôné le droit à l’autodétermination et ont pratiqué la colonisation ; qui ont prôné la liberté des égaux et ont pratiqué l’aliénation capitaliste.
Cette critique peut également prendre la forme d’une discussion des discours qui ont été ignorés, comme dans le cas du racisme d’Emmanuel Kant, qui faisait du point de vue de Kant partie de sa pensée. Il s’agit de résoudre ce qui nous apparaît comme une contradiction.
Quand des intellectuels se qualifient d’eux-mêmes, contre des traditions en réalité très différentes (le marxisme, le postmodernisme, le postcolonialisme, etc.) comme « universalistes », ce qu’ils veulent, c’est créer une identité, pas se référer à une idéologie.
Les mêmes personnes se définissaient elles-mêmes il y a dix ans de « laïques », pour faire comme si leur défense de lois réduisant la liberté religieuse (le port du voile notamment) était en fait une défense de la laïcité. Ils voulaient s’en arroger le monopole.
Mais la critique des lois en question se faisait également au nom de la laïcité. Au lieu de juste reconnaître le fait que la laïcité est un cadre de réflexion au sein duquel il y a des conflits, on a eu un débat sur le fait que la « vraie » laïcité était « dévoyée ». Je pense qu’il ne faut pas leur faire la charité de prendre leurs revendications au sérieux, ce qui brouille la discussion. Appelons-les pour ce qu’ils sont : des conservateurs.
Ce n’est pas un qualificatif honteux. Il y a une tradition du conservatisme, c’est une des pensées politiques les plus influentes en Europe.

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