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Du code, des mots, des livres.

Le titre du livre de Snowden

07/10/2019 à 20h
Série Édition

Le livre d’Edward Snowden a indéniablement fait parler de lui – il faut dire qu’il a eu une campagne de com’ efficacement menée… par les États-Unis. Stéphane Bortzmeyer (SB) en a fait une fiche de lecture intéressante, comprendre, qui donne envie de lire le livre et qui explique pourquoi lire encore du Snowden.

Il y a toutefois une remarque (marginale) qui a attiré mon attention :

J’ai lu ce livre en anglais car le titre de la traduction française m’avait semblé bizarre. Permanent record, c’est « Dossier qui vous suivra toute la vie » ou « Fiché pour toujours », certainement pas « Mémoires vives ».

Étant donné que SB avait détaillé le processus éditorial et technique de l’édition de son propre livre, la remarque m’a un peu surpris. Peut-être que C & F n’a pas discuté le titre de son ouvrage1, mais c’est une chose courante.

Remarque:
Il y a d’autres critiques concernant la traduction de l’ouvrage, mais quoi que je le désapprouve, l’usage du mot « crypter » est compréhensible. Les traducteurs ont préféré se conformer à l’usage2 plutôt qu’à une prescription qui aurait plus décontenancé les lecteurs qu’autre chose3.

Mise à jour (8 octobre 2019)

Concernant la préparation de copie de l’ouvrage, on trouvera un autre relevé des « erreurs » sur linuxfr.org. À savoir des erreurs d’orthographe et de syntaxe un peu trop fréquentes, une allusion au titre du livre impossible à traduire (donc la considérer comme un défaut…), et une confusion entre le silicone et le silicium.

Pour ma part, je trouve assez bon le choix de Mémoires vives. On fait évidemment allusion à la mémoire vive informatique, mais on ne s’y limite heureusement pas. Car si la mémoire évoquée était seulement celle du jargon informatique, les mémoires de Snowden tomberaient dans l’oubli à la première occasion – et ce n’est pas ce qu’on veut. « vive » sert aussi à introduire le fait que la situation de Snowden est loin d’être résolue. Et il y a bien sûr le fait que Snowden n’est pas un vieillard qui revient sur de lointains souvenirs.

Traduire un titre, c’est tout un art… Et comme pour la plupart des travaux bien faits, si un bon titre ne se remarque pas, un mauvais titre se voit comme le nez au milieu de la figure (dans le domaine du cinéma, l’Invasion des profanateurs de sépultures est un bel exemple de ratage).

En tout cas, employer une traduction littérale d’un titre n’est pas toujours une bonne idée. Ainsi, utiliser comme argument d’achat de la version originale le fait que le titre de la version française ne soit pas une traduction me paraît un peu faible. À ce compte-là, autant ne pas lire la traduction du meilleur des mondes4.

« Dossier qui vous suivra toute la vie » ou « Fiché pour toujours » ont un défaut, et je suppose que c’est (aussi) cela qui a incité les éditions du Seuil à ne pas traduire « Permanent record » littéralement, c’est d’être plutôt prosaïque et péjoratif – en plus de percuter d’autres histoires de fichage, françaises cette fois.

Remarque:
D’ailleurs un titre de ce genre irait mal avec le bandeau. « L’homme qui a tout risqué pour dénoncer la surveillance globale » avec « Fiché pour toujours », connote une histoire malheureuse dont on connaît déjà la fin. Et pourquoi la lire dans ce cas ?

Comme à peu près tout dans l’édition, le titre est souvent un compromis5. Il faut rendre justice au texte, c’est-à-dire qu’il faut s’assurer qu’il soit vu en librairie (physique ou non), qu’il intéresse le lecteur, qu’il soit vendu et lu, puis lu aisément. Entre les questionnements commerciaux, éditoriaux et juridiques (un titre se réserve), il y a tant de pièges à loup que sortir un livre est déjà un succès en soi. Et vu le placement de Mémoires vives dans les ventes6, Le Seuil et Snowden ont plutôt réussi leur coup.

«  Est-ce que j’ai écrit tout ce billet au prétexte de deux phrases dans une fiche de lecture ? Oui, et alors ☺ ?  »

Notes

  1. Je suppose que le sous-titre « L’Internet, un espace politique » a lui, fait l’objet de discussions.  
  2. Dans l’usage, « crypter » se fiche de la nuance existant entre le fait de « décrypter » (au sens de rendre compréhensible, expliquer) et de « déchiffrer ». Par ailleurs « crypter » est dans Le Petit Robert 2020.  
  3. Il aurait cependant été suffisant de garder le titre « Crypter », de lui ajouter une note de bas de page sur cette question de vocabulaire, et d’employer la forme « correcte » dans le reste de l’ouvrage pour résoudre la question. Mais les éditeurs commerciaux n’aiment pas particulièrement les notes de bas de page, leur préférant les notes de fin au motif que « c’est pas beau » ou que cela perturbe le grand public – alors que les universitaires, si les trois quarts de la page sont occupés par des notes, eh bien ils s’en tapent, ils ont l’habitude.  
  4. Le titre en langue originale est Brave New World.  
  5. Idem pour le sous-titre, s’il y en a un. 
  6. En tout cas, dans les librairies en ligne. On verra à la fin du mois ce qu’en dira la catégorie « Essais » du classement de Livres Hebdo.  

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