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Du code, des mots, des livres.

« Défraichis » et « désherbage »

La genèse de vos papiers intimes.

19/01/2020 à 17:30:00
Série Édition
Je me torchai de foin de paille, de bauduffe, de bourre, de laine, de papier : Mais Toujours laisse aux couillons émorche Qui son ord cul de papier torche.
François Rabelais, Gargantua, 1542.

Mise à jour (juillet 2020)

Quelques phrases en plus, et des coquilles.

Mise à jour (juillet 2021)

Clarifications.

Sommaire

  1. Instant Tetris
  2. Les défraichis
    1. Le pilon
  3. Le désherbage

Remarque:
Comme « défraichis » et « désherbage » relèvent du jargon des métiers du livre, et que c’est quand même un des sujets majeurs de ce site, ils ne sont pas mis entre guillemets à la suite de cette remarque.

Le 27 décembre 2019, un certain Pascal Boniface trouvait une Universalis semble-t-il complète (contrairement à son contenu ☺) dans la rue, et s’en indigne.

Et c’était parti pour les cris à la décaaadence dans les réponses, qui reprennent à peu près tous les poncifs du genre : la culture n’attire plus, les livres sont remplacés par les vilains jeux-vidéos (qui sont de la culture aussi, mais passons), « nous on avait des oranges à Noël », jeter un livre = autodafé (par un type qui a semble-t-il quelques problèmes avec la les laïcités, c’est assez savoureux), etc.

Quelques jours plus tard, c’était les manuels rendus obsolètes par l’ÉN1 qui étaient jetés ou érigés en de gentilles barricades par des enseignantes et enseignants excédés par des décennies de crachats et de foutage de gueule. Et là encore, cris d’orfraie2.

Alors, entendons nous bien, jeter des livres, ça fait mal au cœur. Est-il nécessaire de rappeler la valeur symbolique de l’objet livre ? Même ceux qui incendient des bibliothèques ne s’y trompent pas.

Mais s’il fallait flétrir tous les balanceurs de livres aux ordures du qualificatif d’idiots, il ne resterait chez les éditeurs, les libraires3, les bibliothécaires, que des idiots. Et puisque je fais partie de ces idiots-là, j’ai un peu ironisé sur Twitter :

Car ceux qui gueulent à la fin d’une époque parce qu’une personne a jeté une encyclopédie dans la rue, je voudrais bien voir leur tête quand on leur parlera du fait qu’un quart des livres est détruit en France – c’est ce qui semble être leur journal favori qui le dit en plus. Nul doute que si, en sus, vous les informez que les livres publiés par de gros éditeurs et demeurés invendus au Salon du livre de Paris à Livre Paris sont illico transformés en cartons et PQ, ils feront une syncope.

Ironiser c’est plaisant, expliquer c’est mieux (et faire de la pédagogie c’est nul). Alors, les défraichis, le désherbage, c’est quoi ?

Mais d’abord un instant « Tetris » 🔗

Pour bien appréhender les défraichis, le désherbage, et on le verra par la suite, le pilon, il faut savoir que le coût du stockage des livres physiques est bien supérieur à celui des livres numériques4.

Les lecteurs se représentent souvent que l’impression est la partie la plus coûteuse du processus de publication, parce qu’ils sous-estiment le travail éditorial, le travail de gestion qu’implique un livre5. Mais non, entre imprimer 500 ou 1000 ouvrages6, il n’y a pas une différente de coût très flagrante. Les petites maisons d’édition qui ont soudainement un best-seller à gérer préfèrent lancer plusieurs petites réimpressions qu’un seul gros tirage, car le stockage coûte, et se retrouver avec des exemplaires surnuméraires, c’est au final avoir à détruire des ouvrages qui n’auraient pas dû être imprimés.

« L’impression de masse, c’est un peu une roulette russe. »

Les défraichis 🔗

On qualifie de « défraichis » des exemplaires de livres passés, abîmés. Ils peuvent théoriquement avoir été imprimés il y a 20 ans et ne le devenir que l’année courante. En tout cas, il vaut mieux s’en débarrasser.

Les défraichis sont qualifiés comme tels par l’éditeur, mais ne proviennent pas forcément d’un examen des stocks. Ils peuvent aussi provenir des retours des libraires.

Remarque:
Oui, « les libraires défont et font des cartons (dans cet ordre) », et les cartons qu’ils font, ils les renvoient à l’éditeur / distributeur.

Pour avoir vu des « retours libraires », les dégâts varient. Certains sont à peine pliés, éraflés et auraient pu être vendus au prix d’un geste commercial. D’autres se sont fait mâchouiller un chien et piétiner par un troupeau de ruminants qui par quelque phénomène surnaturel aurait fait irruption dans les rayons de la librairie (mauvais jeu de dés, allez savoir).

Remarque:
Et les libraires éliminent sûrement aussi des ouvrages qu’ils ont acquis en vente ferme.

Il y a deux moyens d’éliminer ces ouvrages :

La mise en solde
Difficile de vendre légitimement des ouvrages abîmés à plein tarif ! On vend donc au rabais les ouvrages, plutôt à des revendeurs qu’à des lecteurs.
La destruction
On envoie les ouvrages au pilon (on va en parler) ou on les jette de manière moins efficace (bennes à papier).

Le pilon 🔗

Le pilon est aussi bien la machinerie détruisant les livres que l’ensemble de livres qui lui est destiné. On ramène les livres au stade de pâte à papier, et on obtient du papier recyclé — avec lesquels on ne fait que rarement des livres car le public n’en veut pas. Vos cartons, vos papiers hygiéniques sont donc possiblement les vestiges d’une autobiographie médiocre d’un politicien ou d’un livre surnuméraire.

L’usage du pilon est encadré ; l’éditeur est tenu d’informer l’auteur de l’état des stocks de ses ouvrages, des envois au pilon — l’auteur peut récupérer / racheter ces ouvrages par exemple.

J’avais évoqué Livre Paris. Du fait des coûts de stockage il est parfois plus rentable d’envoyer des livres au pilon, défraichis ou non, immédiatement après la fin d’un salon du livre, quitte à réimprimer ensuite. Dit autrement, certains livres ne sont finalement imprimés que pour être détruits. Tout contestable que soit ce genre d’opération, il relève pour l’éditeur de l’« optimisation des stocks ».

Jeter une Universalis dans la rue constitue donc une destruction moins grande que la circulation ordinaire des livres. Au moins quelqu’un dénué de sens pratique et de goût peut toujours ramasser l’encyclopédie pour son compte.

Remarque:
C’est pour cela qu’on ne peut pas assimiler le pilon à l’autodafé, qui se fait pour les raisons politico-religieuses. Même s’il y a eu des usages politiques du pilon, ce n’en est pas une caractéristique essentielle.

Le désherbage 🔗

«  Quoiqu’un peu formé aux métiers de la documentation, ce n’est pas ma spécialité et je ne suis pas bibliothécaire. Donc il faut mieux prendre cette partie avec des pincettes. Même s’il faudrait idéalement prendre tout discours avec des pincettes.  »

Le désherbage en bibliothèque consiste à retirer des rayons et du fonds (en très gros, le stock) les ouvrages datés, non consultés depuis longtemps, inutiles. Il y a cependant des fonds définis comme in-désherbables, comme les fonds locaux. Et les ouvrages désherbés sont parfois envoyés à d’autres bibliothèques.

Le désherbage existe pour une pure question de logistique : ces livres prennent la place de livres demandés ou pertinents pour les usagers des bibliothèques. Le renouvellement des ouvrages fait partie intégrante de la vie des bibliothèques, il garantit aussi qu’elles soient fréquentées. Le désherbage est donc plus lié à des questions documentaires et de service public qu’à des questions de rentabilité. Seules les bibliothèques numériques sont théoriquement capables d’exhaustivité, de réaliser l’idéal de la bibliothèque d’Alexandrie.

Donc on désherbe, mais pas n’importe comment, parce que, oh surprise, bibliothécaire, documentaliste sont des métiers, attachés au Livre par ailleurs. Il y a des critères pour le désherbage, par exemple ce guide de la bibliothèque départementale de la Sarthe, ou ce manuel.

Généralement, l’autobiographie d’un gagnant de la Star-Ac7 ne fait pas long feu, au bout de cinq ans, tout le monde s’en fiche, alors qu’Hegel, on le lit encore, à défaut d’y entraver quelque chose. Les pédants y verront la juste application d’une hiérarchie des genres et se désoleront que des bibliothèques s’abaissent à remplacer des navets par d’autres. Mais on rentre là dans des questions plus politiques.

Faudrait-il interdire ces pratiques ?

Sans surprise, je pense que non. Un meilleur encadrement du pilon pourrait être envisagé, et peut-être faudrait-il contraindre8 pour éviter d’imprimer du neuf pour pilonner du neuf. Mais les livres sont des produits culturels dont on estime (sauf best-sellers déjà éprouvés) difficilement le succès en librairie.

L’idée selon laquelle aucun livre ne doit finir à la benne trouve rapidement ses limites, et d’autant plus vite qu’elle concerne une collectivité. Elle peut aboutir à de bonnes choses, comme les boites à livres (même si ces dernières ont leur lot de problèmes9).

Ceux qui pensent qu’aucun livre ne doit être jeté sont souvent les mêmes à brailler que les pauvres lisent mal (en semaine B, par contre, les pauvres ne lisent jamais), qu’il faudrait expédier nos déchets livresques en Afrique avec les autres qu’on leur balance d’habitude10.

Tous ces cris sur le désherbage et les défraichis sont finalement bien pratiques. Pour s’émouvoir de pratiques normales et raisonnées de certains métiers du livre, il y a du monde. Quand il s’agit d’augmenter les moyens des bibliothèques, des universités, bref quand il faut agir concrètement à un accès effectif, égalitaire au savoir et à la culture, là par contre, on entend plus personne. Le saccage, il est là, pas à Paris.

Notes

  1. L’Éducation Nationale, pas moi, forcément… 
  2. Notons que les mêmes personnes, lorsque les forces de police ont piétiné lesdits livres, n’ont pas été aussi intransigeantes.  
  3. Bon, OK, les libraires ne jettent pas les livres directement, ils retournent des livres aux éditeurs.  
  4. Je sais que c’est bête à dire, mais le stockage des livres numérique a un coût aussi.  
  5. C’est normal, ces travaux sont invisibles ; quand vous avez un livre papier sous la main, vous vous doutez bien qu’il a été imprimé, qu’il y a pu avoir une campagne, qu’il y a des auteurs…  
  6. Pour les ouvrages de sciences humaines et de documentation, le tirage moyen est entre 920, 1200 exemplaires. Cf. les chiffres du SNE pour l’année 2017-2018.  
  7. Oui, mes références en matière de téléréalité sont datées, vous pouvez remplacer ça par l’autobio’ de n’importe quel nul « vu à la télé ».  
  8. Il n’y a aucune raison de faire confiance à une entreprise si on ne la soumet pas aux contraintes de lois. Faire confiance à des entités dont le seul but est le profit sans les obliger à quoi que ce soit est une incitation à leur délinquance.  
  9. Il est arrivé que des boites à livres soient vidées et qu’on s’en offusque. Mais, si vous considérez que leurs livres sont là pour être pris, il faut accepter que de telles situations soient possibles. Quand on s’attend à ce qu’un retrait de livre soit accompagné du dépôt d’un autre livre dans la boite, c’est qu’on pense que tout le monde a sa bibliothèque personnelle.
    Certaines boites à livres seraient vidées afin que leur contenu soit vendu au poids, ce qui prive les bénéficiaires attendus de livres. La solution serait de les considérer légalement comme un bien commun, avec des mesures pour en empêcher l’exploitation privée.  
  10. Quand cette proposition est soulevée, il ne faut pas longtemps pour que le syndrome du sauveur blanc débarque. Des livres périmés, qui n’intéressent personne depuis des années ont peu de chance de susciter plus d’intérêt chez les habitants de nos états satellites.  

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