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Affinity Publisher, une alternative privatrice à Adobe InDesign

Étienne Nadji
07/10/2021 à 20h
Série Édition

Les logiciels privateurs, c’est comme les drogues dures, la première dose est toujours gratuite. À ceci près que dans le premier cas, ce sont bien souvent le système scolaire qui vous y introduisent, et l’augmentation de tarif arrive avec « la vie active1 ».

La tendance est depuis quelque temps à la tarification à l’abonnement plutôt qu’à la vente de licences perpétuelles – Office™ 365, Adobe® Creative Cloud™, et même Antidote2 s’y sont mis… De quoi transformer les licences privatrices en autant de loyers secondaires3 et de fournir un argument à leurs concurrents, dont QuarkXPress et Affinity Publisher. Que vaut ce dernier ?

Abréviations employées

Publisher
abrège « Affinity Publisher »
InDesign
abrège « Adobe InDesign »

Le prix 🔗

Si QuarkXPress reste un peu utilisé4 parce qu’il lui reste une base d’utilisateurs5, Serif (l’entreprise dont les travailleurs produisent Affinity) semble avoir opté pour une approche assez agressive niveau tarif – 55 € pour Publisher contre 474 $ [sic] pour QuarkXPress.

55 euros, cela équivaut à un peu plus de deux mois d’abonnement Adobe pour une licence perpétuelle ; tant qu’on ne compte pas faire d’ouvrages universitaires (on y reviendra), c’est plutôt une bonne affaire.

Évidemment, une promesse d’une entreprise de logiciels privateurs, ça ne vaut pas grand-chose. Si Serif ou Corel se retrouvaient en position dominante, elles passeraient à l’abonnement sans scrupules. Pas la peine donc, d’en soutenir une contre une autre comme si votre rapport de consommation vous définissait.

L’interface 🔗

Elle n’est pas trop mal – mais après tout, attendre d’un logiciel de PAO d’avoir une bonne interface graphique, c’est un peu la base. Aujourd’hui, il faudrait véritablement des progrès par rapport à tous les concurrents pour qu’une interface graphique soit notable. Or, depuis l’apparition de ces interfaces, on a un peu fait le tour.

Pour Serif, la capacité de passer d’un logiciel de la suite Affinity à l’autre en demeurant dans la même fenêtre (« changer de persona ») est une fonctionnalité incroyable. C’est aussi une bonne recette pour aboutir à une usine à gaz, mais Affinity ne s’en tire trop mal. Cependant, cette fonctionnalité est plutôt destinée aux utilisateurs qui tâtonnent dans la conception d’un document. Ceux qui coulent du texte dans une maquette n’y trouveront guère d’intérêt, du moins si les fichiers sont traités en amont.

Capture d’écran d’Affinity Publisher
Un CV potable dans Affinity Publisher

Bien sûr, l’interface de Publisher nécessite un peu d’adaptation6, mais on trouve assez facilement ses marques. L’aide du logiciel a l’air d’être hors-ligne, ce qui est plutôt un bon point. Certains comportements sont plutôt bien, comme le fait que le redimensionnement préserve par défaut les proportions des images et des groupes.

Certaines fenêtres, comme Typographie ou Zone de texte ne sont pas attachables (dockables) à la fenêtre principale, alors qu’on aimerait parfois les attacher ; il y a quelques comportements inattendus7 ; mais ce sont des détails.

Les outils disponibles sont des plus classiques. L’outil de forme a quelques préréglages dont l’utilité m’échappe un peu – œuf de Pâques félin mis à part. Les filets se font avec la plume, qu’ils soient courbes ou non.

Étonnamment, au regard du format privateur utilisé, Publisher permet de copier la sélection au format SVG. Cela peut donner des fichiers plutôt bien rendus par un navigateur – mais avec des marges superflues.

Publisher et InDesign 🔗

L’import IDML marche plutôt bien, à l’exception des notes et des petites capitales. Selon les documents que vous traitez d’ordinaire, cela peut être un non-problème ou un cauchemar.

Dans le cadre d’une rétroconversion d’InDesign à une chaîne XML-TEI, comme Métopes ou un import OTX, on peut essayer de copier dans Publisher et coller dans Word ; s’il n’y avait pas les omissions décrites supra, Publisher ne serait pas loin de rendre InDesign inutile pour de la reconversion. Mais pour l’heure, l’export RTF à partir d’InDesign fonctionne mieux – on dit toujours adieu aux petites caps, mais la qualité du texte est prévisible et on conserve les notes.

Remarque:
Quand bien même Publisher serait parfait à la tâche, ça ne rendrait pas une rétroconversion triviale ou automatique à faire. Il y a du temps de travail imcompressible, et des difficultés apparaissent toujours. Loi de Murphy, tout ça…

L’import PDF 🔗

Il est plutôt fidèle en ce qui concerne la mise en page générale ; pour ce qui est du texte, c’est assez variable selon les fichiers. À la décharge de Publisher, « le » PDF est un bazar qui n’a pas été normalisé pour constituer une source, mais pour être lu et imprimé.

On peut donc se retrouver avec du texte quasi-parfait8 ou inutilisable, sans raison vraiment identifiable. Par ailleurs, une fonction de fusion de paragraphe serait franchement utile.

Ce qui manque 🔗

Une gestion des notes. De bas de page, de fin, des notes, quoi. Si vous comptez faire des affiches, des papillons, Publisher devrait suffire. Mais si vous comptez faire des documents avec des notes de bas de page, n’y pensez pas, utilisez autre chose.

On peut certes tricher en créant des fausses notes, avec des blocs pour les notes et des faux appels. Pour un document qui comprend au pire une dizaine de notes, c’est pas terrible, mais ça passe. Avec plus de notes, c’est une purge à gérer.

Les petites caps dans l’import IDML. Mais bon, ça on l’a déjà dit.

Une réelle interopérabilité. Il est peu probable que la suite Affinity devienne un jour interopérable : elle est après tout constituée de logiciels privateurs – autant demander à un marchand d’armes d’avoir une activité commerciale morale. La manière dont la société Serif argumente sur l’interopérabilité de ses logiciels montre assez bien quelle définition tordue elle en a :

– Les fichiers Affinity Publisher peuvent être ouverts dans d’autres produits Affinity, et vice versa
– Synchronisation et fusion iCloud
– Enregistrement depuis l’application
– Synchronisation du contenu des achats de l’Affinity Store
Wow, such interopérabilité
Source : Aide d’Affinity Publisher

Avec un point de vue aussi restrictif, tous les formats privateurs sont intéropérables.

Est-ce que vous devriez l’utiliser ? 🔗

Publisher est un logiciel privateur, donc non. Si je l’ai testé, c’est pour son prix et parce que de toutes manières, je ne peux pas me passer d’InDesign pour mon travail. D’ordinaire, je refuse de m’intéresser aux logiciels privateurs.

Si vous avez des sous, aidez plutôt l’équipe de Scribus. Elle fait un bon logiciel, avec un format ouvert (j’en sais quelque chose).

Ce n’est pas tout d’utiliser un outil, il faut aussi se demander quel bien on fait quand on choisit l’un plutôt que l’autre (ceux qui préfèrent parler d’open source plutôt que de libre ne verraient pas le problème, je suppose). Il ne serait pas inintéressant d’intégrer la question dans un barème de notation quelconque. Dans le cas des logiciels dédiés à l’édition, l’insertion dans la chaîne éditoriale globale devrait aussi être examinée. Ça éviterait aux zélotes de LATEX de râler un peu inutilement (oui je tease un futur billet).

Notes

  1. C’est moi ou ceux qui ont forgé cette expression ridicule donnent l’impression de n’avoir jamais vu un môme de trois ans, ou des retraités ?  
  2. Certes, Druide Informatique laisse encore le choix d’acheter une licence perpétuelle, mais pour combien de temps ?  
  3. Être un travailleur « indépendant » au RSA avec Adobe qui vous pompe du fric parce qu’il vous faut une version à jour, quel plaisir mmmmh.  
  4. De mes stages en maison d’édition jusqu’à aujourd’hui (octobre 2021), le nombre de personnes employant QuarkXPress et avec qui j’ai pu échanger est de deux.  
  5. En même temps, c’est difficile de ne pas conserver une base d’utilisateur quand on a eu 95 % de part de marché… avant de décider de sortir son logiciel uniquement sur un système d’exploitation où les utilisateurs sont minoritaires.  
  6. Typiquement, des fonctions pas exactement aux mêmes endroits, pas toujours les mêmes noms.
    Pour faire un filet de paragraphe, il faut aller dans Décorations ; pour les options d’un bloc de texte (colonnes, « marges », etc.), dans Zone de texte ; le fond, le contour d’un bloc de texte se règle ailleurs que pour d’autres blocs, ce qui est logique – normalement, un bloc de texte n’a ni fond ni contour – mais un peu perturbant quand on vient d’InDesign, où cela se règle de la même manière.  
  7. La fenêtre Typographie permet de transformer la frappe au clavier, ce qui est très bien, jusqu’au moment où on écrit en majuscules sans comprendre pourquoi.  
  8. Le meilleur import PDF possible semble être l’import d’un PDF produit… avec LATEX. Avec des petits cafouillages avec des boites utilisant des symboles, comme celles de awesomebox.