L’anomalie post-gutenbergienne (en théâtre)

Une adaptation en théâtre du début de « Lecture et écriture scientifique “dans le ciel” : Une anomalie post-gutenbergienne et comment la résoudre »

Ceci est une adaptation libre de la situation initiale de l’édition scientifique présentée dans le texte1 de Stevan HARNAD, « Lecture et écriture scientifique “dans le ciel” : Une anomalie post-gutenbergienne et comment la résoudre ». Bien sûr, la situation a évolué depuis l’écriture de ce texte en 2001, et l’Open Access a pris de l’ampleur.
Lire le texte original

L’anomalie post-gutenbergienne

Personnages

Puisque certains avancent (avec des arguments faiblards et de vains écrits2) qu’un genre peut être non-marqué et que le genre des personnages n’a pas d’importance ici, j’ai employé le féminin pour tous les personnages.

Par ordre d’apparition :

  • CHERCHEUSE : participe à l’avancement de la recherche du mieux qu’elle peut.
  • CONNAISSANCE : Amie de la précédente. Vile profane.
  • AUTRE CHERCHEUSE : Paire / Collègue de CHERCHEUSE
  • BIBLIOTHÉCAIRE : Trouve le mouvement perpétuel plus facile à trouver que les fonds pour ses abonnements aux revues.
  • ÉTUDIANTE 1 : Étudie et est fauchée.
  • ÉTUDIANTE 2 : Après avoir survécu à Parcoursup, fait pareil que la précédente.
  • ÉDITRICE : Travaille dans l’édition généraliste privée
  • ÉDITRICE DE REVUE : Travaille dans l’édition scientifique privée

1


CHERCHEUSE — Mon premier article vient d’être publié !

CONNAISSANCE — Super, tu as gagné combien ?

CHERCHEUSE — Rien3.

CONNAISSANCE — Quoi, mais t’es pas censée toucher des droits d’auteur ?

CHERCHEUSE — C’est plus compliqué que ça. Si j’écrivais un bouquin de SF, ça serait bien le cas. Mais là, je publie un article scientifique dans une revue. Écoute, une scientifique est évaluée par rapport à ce qu’elle publie4, et à quel point elle est citée. C’est cette évaluation qui influe sur notre carrière5.

CONNAISSANCE — Donc, si tu publie beaucoup… ta carrière avance, et c’est ça ta rémunération. Mais c’est quoi cette histoire de citation ?

CHERCHEUSE — En fait, on est payé pour chercher. La publication permet de montrer qu’on a fait notre travail. Mon article, je le publie dans une revue. Mais tous les articles n’arrivent pas à être publié dans une revue, parce qu’on fait appel à des personnes du même domaine pour en vérifier la validité6.

CONNAISSANCE — C’est à partir de là qu’on sait que tu as publié ?

CHERCHEUSE — C’est ça. C’est aussi à partir de là qu’on peut me citer. Si les gens qui travaillent dans le même domaine que moi citent mon article, ça prouve que je ne dis pas n’importe quoi. Théoriquement, plus je suis cité, plus mon travail fait avancer la science, et plus il y a de raisons de faire avancer ma carrière.

CONNAISSANCE — Et du coup, ton article, il va vraiment améliorer ta carrière ?

CHERCHEUSE — Non, c’est mon premier article après ma thèse. Il en faudra plus.

2


Une chercheuse passe du temps devant un ordinateur, puis à fouiller une étagère, ne trouvant pas ce qu’elle veut.

CHERCHEUSE — Bonjour, j’aurais besoin du numéro 25 de la Revue de philosophie des logiciels libres, mais je ne trouve que les numéros 1 à 20.

BIBLIOTHÉCAIRE — Ah. Désolé, cette revue fait partie d’un bouquet d’Elsevautre qu’on a du annuler il y a deux ans.

CHERCHEUSE — Euh mais pourquoi ?

BIBLIOTHÉCAIRE — Elsevautre augmente ses prix chaque année, et depuis deux ans, notre budget d’abonnements ne permet plus d’avoir ce bouquet là.

CHERCHEUSE — Mais attendez, l’auteure de l’article qui m’intéresse travaille dans cette université !

BIBLIOTHÉCAIRE — (blasée) Si vous le dites. Ça change rien.

3 & 4


Deux étudiantes préparant un exposé, dans une bibliothèque universitaire. É.2 est devant un ordinateur, É.1 à côté d’elle, des notes sur les genoux

ÉTUDIANTE 1 — Cet article-là dans la biblio, il doit pas être mal pour nôtre exposé.

ÉTUDIANTE 2 — Ouais, je vais voir si l’article est dispo sur Tumul.us. (Un temps) Bah non.

ÉTUDIANTE 1 — Hein, pourquoi ? On nous a dit que l’université donnait accès à Tumul.us7 et à SapienceDirect !

ÉTUDIANTE 2 — Oui, mais pas à tout. Ou alors on peut acheter l’article à 30 euros.

ÉTUDIANTE 1 — Pardon ?! 30 euros ? Pour UN article ?

ÉTUDIANTE 2 — (réfléchit) Et si on demandait le PDF à l’auteure ? On lui explique notre situation, ça pourrait peut-être passer ?

E.1 acquièce, quoique sceptique.

5 & 6


CHERCHEUSE — PFF.

CONNAISSANCE — Qu’est-ce qui ne va pas ?

CHERCHEUSE — Ma titularisation8, mon recrutement, quoi, a été refusée.

CONNAISSANCE — Comment ça, je t’ai vu t’échiner à publier ?

CHERCHEUSE — Oui, j’ai publié, et des bons articles en plus. Mais on les cite pas assez.

CONNAISSANCE — Pourtant, tout le monde peut lire tes articles ?

CHERCHEUSE — Bof. Et c’est pas la meilleure, tu vois, j’avais fait tout un dossier pour le financement de nouvelles recherches. Refusé aussi.

CONNAISSANCE — Parce que tu n’es pas assez cité aussi ?

CHERCHEUSE — C’est pas faute d’avoir essayé ! J’ai même envoyé les PDF de certains de mes articles quand des collègues ou des étudiants me le demandaient. Mais ça suffit pas.

7


La CHERCHEUSE avec l’ÉDITRICE dans un bureau de la maison d’édition

ÉDITRICE — Votre livre, avec l’ensemble de vos contributions à la philosophie du logiciel libre a été validé les deux expertes. Mais malheureusement, on ne peut pas donner suite. On voudrait bien, pourtant.

CHERCHEUSE — (déconfite) Qu’est-ce qui ne va pas ?

ÉDITRICE — Le budget des bibliothèques. Il est complètement asséché par le coût des abonnements aux revues. On ne pourrait pas vendre votre livre suffisamment.

8 & 9


EDITRICE DE REVUE — (mécontente) Bonjour. Vous devriez retirer vos articles de votre site personnel.

CHERCHEUSE — Mais comment voulez-vous que je sois citée, si l’essentiel des personnes que mon travail intéresse ne parvient pas à me lire ?

EDITRICE DE REVUE — Là n’est pas la question, vous violez le droit d’auteur.

CHERCHEUSE — Et qui le droit d’auteur est-il censé protéger9 ?

EDITRICE DE REVUE — Vous !

Notes



  1. Quand je cite HARNARD, c’est à partir de la traduction française, parce que cette adaptation a un but de vulgarisation. De même, les éventuels (mauvais) jeux de mots dans la pièce sont en rapport avec la situation française. Enfin, c’est moi qui souligne, avec du gras : l’italique est du fait d’HARNARD.

  2. « Ne parlons pas d’« écrivaine », dans lequel on entend « vaine » : beaucoup trouvent ce mot « laid », quoique personne n’ait remarqué « vain » dans écrivain ». Source.

  3. Ce qui dans le cas présent n’est mais pas anormal, mais « le modèle de l’accès payant est celui que la plupart des gens ont en tête pour tout ce qui se publie. Il n’est dès lors pas surprenant que la petite fraction d’écrits n’entrant pas dans ce modèle plus général semble anormale » (HARNARD).

  4. Avec ça et un peu de maths, on peut calculer des estimations, des barèmes de la contribution supposée d’un chercheur à son domaine scientifique. Ces calculs ont un certain nombre de biais (le facteur d’impact pose par exemple pas mal de problèmes), et s’ils peuvent être de bons outils, ne sont pas les seuls existant pour déterminer ce que fiche un scientifique.

  5. Cf. HARNARD :
    À la différence de tous les autres auteurs, les chercheurs doivent leurs revenus non à la vente de leurs articles scientifiques mais à l’impact de leurs articles sur la communauté des chercheurs, c’est-à-dire au fait d’être lus, cités et utilisés par d’autres chercheurs. Dès lors, tous les obstacles à l’accès constitués par l’acquittement d’un droit constituent des obstacles au revenu de la recherche et des chercheurs. Ces obstacles restreignent la visibilité potentielle des chercheurs et de leur travail, leur impact et leur prise en considération à ceux (principalement les institutions) qui sont en mesure de payer des droits d’accès. […] On notera que, bien que les chercheurs ne touchent pas de revenus de la vente de leurs articles publiés dans des revues scientifiques (« revenus de publication »), ils touchent un revenu de l’impact de ces articles (« revenus d’impact »).
  6. Cf. HARNARD :
    La différence essentielle entre les recherches avec ou sans évaluation réside dans le contrôle de la qualité (évaluation par des pairs) et sa certification (par une revue réputée, de qualité reconnue et ayant un comité de lecture). Bien que les chercheurs aient toujours souhaité que les résultats de leurs recherches soient en accès libre, ils veulent néanmoins que ces résultats soient soumis à une évaluation et déclarés comme ayant répondu à des critères de qualité reconnus
  7. Si vous avez compris la blague, soit vous avez une bonne culture générale, soit vous êtes un pro / un passionné d’histoire, soit vous avez joué à Skyrim, ou tout à la fois. Voir les pages Wikipedia de Cairn et Tumulus.

  8. Cf. Wikipedia :
    En France, la titularisation est le terme d’une période d’essais d’un an pour un enseignant chercheur (maître de conférence, professeur des universités, chargé de recherche par exemple) […] Cette titularisation débouche sur le statut de fonctionnaire qui est l’équivalent d’un contrat à durée indéterminée irrévocable sauf pour faute.
  9. Cf. HARNARD :
    [les artistes qui ont réalisé des enregistrements audio et vidéo de leur travail] ne veulent pas voir ce travail volé ; ils veulent toucher la part des recettes qui leur revient en rétribution de leur talent et des efforts qu’ils ont déployés.
    Mais les auteurs d’articles scientifiques ne souhaitent pas de protection contre un « vol » de ce genre ; au contraire, ils veulent l’encourager. Ils n’ont aucun droit d’auteur à préserver ; ils n’ont que de l’impact sur la recherche à perdre si l’accès est entravé de quelque façon que ce soit.

    J’ai modifié « ne veulent pas voir voler ce travail » en « ne veulent pas voir ce travail volé ». Les travaux ne sont pas des laridés.


Aucun commentaire.