Que vaut l’innovation ? Rien.

(tant qu’on ne l’a pas examiné sous l’angle social)

Classons les philosophes autrement qu’avec les lumières de l’intelligence […] Cette grande vertu est simplement technique. […] Elle n’est qu’un outil longuement compliqué et éprouvé : un outil n’a jamais suffit à définir complètement le métier qui l’emploi.
Paul NIZAN

En remplissant un questionnaire en ligne destiné à enrichir les données d’un « projet » étudiant, je tombe sur cette phrase absurde :

Pensez-vous qu’il est normal de résister à l’innovation ?

Comme dans tous les mauvais questionnaires, il n’y avait pas de champ d’expression libre — juste une échelle d’approbation de 0 à 10. Alors, la critique alimentera un peu mon blog.

Cette question sous-entend deux erreurs :

  1. L’innovation est une chose qui advient, forcément, en dépit de tout, à laquelle on peut résister, mais c’est à peu près tout.
  2. L’innovation est bonne.

L’innovation et le village d’irréductibles

Qu’il soit normal ou non de « résister » à l’innovation, notons qu’en toute logique, celui qui ne résiste pas… se soumet.

Il ne s’agit pas de finalement admettre que l’innovation était inévitable, il s’agit ou bien de s’y soumettre derechef, ou bien de s’y soumettre après avoir lutté. La question « est-il normal de résister à l’innovation » présente là un angle mort : le fait qu’il soit possible, en toute raison, non seulement d’y résister, mais de s’y opposer efficacement.

Il faut vraiment interroger ce cliché selon lequel l’innovation est inévitable et nécessaire. Autrement, elle ne sera jamais qu’une redite du « progrès » dont la mythologie a été franchement décrédibilisée par les atrocités du 20e siècle.

Ce que méritent un scientifique partisan primaire du « progrès », ou un tête à claques communicante avide d’« innovation » et d’autres buzz words, c’est au mieux un éclat de rire méprisant.

La pédagogie de la babiole

Celui qui veut vous vendre de la camelote ou sa « réforme » à laquelle vous vous opposez peut déclarer « faire de la pédagogie ». Si vous vous opposez, c’est nécessairement que vous n’avez pas compris, et non que vous avez des raisons et des intérêts tout à faits rationnels, vablables, de vous opposer. La pédagogie n’est alors qu’un moyen de vous intimer à vous taire, à acheter un machin, et à considérer la politique comme abolie.

L’innovation ci, l’innovation ça… Il faut favoriser l’innovation… et patati et patata.

L’innovation ne vaut rien, l’innovation n’est ni bonne ni mauvaise, l’innovation, comme l’intelligence, sert à tout et à rien.

À se focaliser sur ce qu’elle advienne, on oublie ce qu’elle est ; or l’innovation a un contenu, des effets. Elle ne naît ni se fait dans le vide. Elle se fait par des personnes. Lesquelles ? Pour qui ? Pour quels intérêts ? Pourquoi ?

Avec Git, on peut travailler communément, pour peu qu’on ait une connection internet qui ne soit pas bridée.

Que l’on compare cette innovation avec cette extension des pointeuses, les logiciels de monitoring (on n’ose dire surveillance) qui comptabilisent les temps de pause, et font pisser les employés d’Amazon dans des bouteilles, parce qu’ils craignent de perdre du salaire.

Les apôtres de l’innovation à tout crin s’imaginent que les mauvaises innovations dépérissent de leur seul fait, qu’il n’y a rien pour les maintenir en place. Ils croient aussi que la valeur d’une innovation est évaluable selon des critères objectifs — alors que la valeur d’une innovation varie fortement en fonction de critères idéologiques.

Pour ma part, je ne crois pas que ces futurologues et autres CEO prophètes apprécieraient une innovation qui les fasse pisser dans des bouteilles. Mais peu leur importe aujourd’hui que cela se passe, ils ne sont pas en une telle position.

Il n’est pas « normal » de « résister » à l’innovation : il est nécessaire et avisé de le faire. Autrement, l’innovation majeur sera qu’on arrêtera de penser les conséquences de ce que l’on produit. Peut-être qu’un citoyen qui réfléchit effectivement à l’innovation, et qui se bat, effectivement aussi, contre des innovations indésirables sera moins « compétitif ». Il n’en sera cependant que plus libre.


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