Le louvre, les photos et les snobs

Avec la polémique du Louvre qui interdit de photographier les œuvres, il y a la masse des pédants qui vient chouiner son mépris, parce que vous comprenez, l’art s’apprécie d’une certaine façon, et seulement de cette façon là. Pourquoi? « Parce que. »

Avec la polémique du Louvre qui interdit de photographier les œuvres (interdiction assez douteuse d’ailleurs), il y a la masse des pédants qui vient chouiner son mépris, parce que vous comprenez, l’art s’apprécie d’une certaine façon, et seulement de cette façon là. Pourquoi? Parce que.

Oui, mais les écrans c’est un fiiiiltre entre l’œuvre et le spectateur

Bah non snobinard, c’est un acte d’appropriation de l’œuvre. Que les gens s’approprient à leur manière une œuvre d’art, c’est juste le moteur normal de la culture; appropriation, assimilation, transformation.

Par ailleurs, pour ce qui est du filtre, trouves-moi donc une œuvre qu’on peut examiner sans.

Vas donc au musée d’Orsay, plantes-toi devant l’Origine du monde, et tu verras bien que la réception d’une œuvre ne peut pas être sans filtre. Il y a des gens qui rient, plus ou moins gênés, il y a ceux qui détournent le regard, ceux qui sont scandalisés, il y a aussi les pervers et le fan de Lacan.

Qu’ils soient mécaniques (l’appareil photo), biologiques (l’œil), sociologiques, on ne peut pas échapper aux filtres.

On peut déplorer ça, mais on peut aussi en tirer un certain bonheur: si les œuvres signifiaient la même chose pour tout le monde, franchement, quel ennui ce serait…

Ils les prennent en photo pour les mettre sur Faceboooook

Déjà, tu ne peux pas savoir ce qu’en fera forcément le photographe. Et quand bien même elles atterissent sur Facebook: et alors? Quand tu vas au cinéma, tu ne parles pas du film à tes amis après ?

Une œuvre n’existe pas dans un musée, elle existe quand elle nous touche et qu’on parle d’elle. L’art sans les rapports sociaux qui en découlent, c’est juste de la technique.

Les photos, c’est juste pour faire des selfies, cette pratique d’égocentriques

Mais quelle différence entre une personne qui exhibe sa bibliothèque et une personne qui se photographie devant un Vermeer ?

Ouuin, les gens veulent des souvenirs, ça coupe le lien social.

Non, ce qui coupe le « lien social », c’est ton opposition entre des bons et des mauvais visiteurs. En d’autres termes, ton snobisme.

Si on ajoute à cela que la pratique de la photographie des œuvres est associée: à la jeunesse & aux classes plus populaires que toi, on a un beau combo de pédantisme et de classisme crasseux.

La destruction du lien social, elle est de ton côté.

Tu déplores que les gens ramènent des souvenirs, mais dans le même temps, tu verses dans le catastrophisme; l’art qui n’intéresse plus les gens, qui n’est plus accessible qu’aux personnes lobotomisées par la télévision, par Internet, par InsérezUnDangerImaginaire, bizarrement, c’est cet art là qu’on photographie, et dont on veut se souvenir.

Je te propose une expérience: aller sur Twitch − un site de streaming que tu connais sans doute. Pour l’essentiel, Twitch diffuse en direct des parties de jeux-vidéos. Mais il y un « jeu » nommé Creative, qui regroupe bien d’autres diffusions en direct. Là-bas, ce sont des dizaines de personnes qui écrivent, dessinent1, peignent, tricotent2, sculptent3, composent de la musique, et programment4 en direct.

Ces personnes-là, elles se posent des questions, elles parlent de leur vie, elles répondent aux commentaires du chat, elles expliquent comment dessiner telle ou telle chose. Elles font de l’art et leur public aime cela.

Alors les discours catastrophistes sur la fin de l’art, la désaffection du public, ça me fait rire, et pourtant, la culture, c’est mon travail. À la limite, il y a de nouvelles pratiques sociales et artistiques qui sortent du cadre ordinaire des musées, des fréquentations et des habitudes du « public bien informé ».

Placer telle ou telle pratique de lecture et de rapport à l’art comme étant le fait de crétins, c’est en définitive se prononcer sur qui peut apprécier l’art et qui ne peut pas.

De la censure du rapport à l’art à la censure de son contenu, le pas est facile à franchir.

Notes

  1. Oui, on peut regarder des gens faire du tricot. Il y en a même une qui est une joueuse de World of Warcraft depuis 10 ans et qui est sponsorisée par une marque de mercerie.

  2. Y’a Boulet d’ailleurs.

  3. Sur des logiciels de modélisation 3D comme Blender, mais aussi en dur.

  4. Ça m’arrive de le faire moi-même, sans trop de régularité. C’est qu’il faut une connexion Internet assez décente en upload.


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