Le fantôme de l’épaisseur

Évaluer la longueur d’une œuvre, la longueur d’un passage et sa situation dans un livre numérique: difficile.

Lire avec une liseuse a ses avantages comme ses inconvénients.

À l’heure actuelle, peu d’enseignants acceptent une édition d’une œuvre étudiée sous forme de livre numérique. D’une part, parce que le livre papier est plus démocratiquement répandu qu’une liseuse (une bonne liseuse coûte environ 60€, en dessous, c’est de l’occasion, ou très suspect). D’autre part, la liseuse étant un ordinateur, elle peut mémoriser des données (une des capacités les plus fondamentales d’un ordinateur); il est donc possible d’insérer énormément plus de données dans une liseuse que sur un livre. On n’imagine pas, en examen, permettre l’utilisation de liseuses. Autant laisser l’étudiant prendre ses cours et l’ensemble de ses notes sur les livres avec lui. Enfin, si en tant qu’enseignant, vous allez faire commenter une portion de texte (le but pédagogique importe peu), vos élèves et vous-même devez avoir la même édition, le même texte, les mêmes références. Sauf qu’il existe une certaine méfiance, à tort ou à raison, envers les médiums numériques, plus altérables et moins fiables que l’encre sur du papier.

Et surtout, comment se repérer dans un texte, avec un médium qui brutalise la notion de page? Sur papier, pour peu que l’édition soit la bonne (et de la même année), le passage ira « de telle page à telle page ». Clair et net. On trouve le passage vite, on en évalue la longueur (relative) rapidement.

Hardcover book gutter par Horia Varlan. Licence CC-BY 2.0.

Rien de tel, rien d’aussi précis avec un livre numérique. Le nombre de pages varie selon les liseuses ou les tablettes (pas la même surface d’affichage), voire entre les possesseurs d’une même tablette ou d’une même liseuse (pas les mêmes réglages, de taille de caractères, de police d’écriture, etc.). La première partie d’Illusions perdues de Balzac, fait sur ma liseuse[1], 498 pages. Pour quelqu’un possédant une liseuse plus grande ou carrément une tablette, ce nombre de page sera aisément divisé par deux. Maintenant, imaginez moi en train d’essayer de repérer un passage avec six personnes qui n’utilisent pas les mêmes produits − c’est un cauchemar, « à bas la concurrence! », plus il y a de modèles sur le marché, plus la difficulté augmente.

Bien sûr, il y a la table des matières. Encore faut-il qu’elle soit bien faite. Sur ce sujet, la situation va en s’améliorant, mais bien des livres numériques qu’il m’arrive de lire n’en ont pas ou en ont des mauvaises, qui ne renvoient même pas aux titres sur lesquels elles sont censées renvoyer. Avoir une mauvaise table des matières pour son livre est équivalent à n’en avoir pas du tout.

Sur certains appareils, on peut tenter l’inénarrable CTRL+F. Mais précisément, pas sur tous.

Il faudrait revenir à une division des textes par paragraphes. Au risque de ne plus pouvoir situer si facilement que cela le passage dans l’ensemble de l’œuvre. Si je dis que tel passage est à la page 120, sur les 430 pages de mon livre papier, je vois clairement où le passage se situe. Si j’utilise une division par paragraphes, dire que le passage commence au paragraphe 230 sur 7023 ne me donnera guère qu’un aperçu de sa situation réelle: parce 7023 paragraphes d’un écrivain au style court, cela n’a pas la même longueur que 7023 paragraphes qu’un néo-Proust. Combien de temps va me prendre la lecture du paragraphe 612? Aucune idée. Combien de temps pour la page 216? Le temps qu’il m’a toujours pris de lire une page sur un livre de ce format, avec une variation selon le style.

Satané fantôme de l’épaisseur du livre! Plus moyen de crâner parce qu’on lit des pavés ou qu’on a une grande bibliothèque, en papier et en encre, chez nous, qui prend tous les murs disponibles. « Oh, tu lis l’Étranger? Mais c’est plutôt court? − Sur mon smartphone[2], ça fait 800 pages. ». À présent, il va falloir véritablement montrer qu’on lit de bons livres, avec une épaisseur, de propos et de style. À présent, il ne va pas être aussi facile de citer sans connaître. Pas sûr que ça profite à tout le monde.

[1] Ma liseuse tend à afficher seulement le nombre de pages du titre en cours. Pas de l’ensemble de l’œuvre. C’est très bien quand on lit pour se détendre (« allez je lis encore ce chapitre et je dors » − typique mensonge d’intello, « En deux stations de tram, je pourrais finir le chapitre »), mais dès qu’il s’agit d’étudier un livre, c’est problématique.
[2] Pas si smart que cela, d’ailleurs. Et oui, on peut lire des livres avec − mais c’est une très mauvaise idée.

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