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Du code, des mots, des livres.

10 choses que j’ai apprises au sujet de l’édition

15/01/2019 à 20h
Série Édition

Il n’y a pas d’ordre de préférence.

  1. Que je douterai toujours d’un accord du participe passé, y compris celui du titre de cet article1. C’est certainement la règle la plus pénible de la langue française.
  2. Qu’il n’existe aucun livre sans erreurs d’orthographe, de grammaire, etc. Sérieusement, allez jeter un œil (mais pas deux, c’est déjà beaucoup que de se prendre pour Odin) à un Dictionnaire des difficultés quelconque. Même avec deux correctrices de suite (83 % de correctrices6, les gens) et un logiciel de correction, il en restera toujours.
  3. Que le « guitypo2 » fait loi. Mais pas trop non plus. Un livre, ça se respecte, mais le guitypo est un outil de travail, donc tous ses exemplaires sont annotés, encombrés de papillons adhésifs3 et d’intercalaires, voire tâchés. Vu la tendance à avoir un guitypo par tête de fonte, si l’on créait une carte de la concentration de ce bouquin, on pourrait déceler très vite où se trouvent les maisons d’édition.
  4. Que les auteurs plaçant des tableaux dans leurs notes de bas de page sont des suppôts de Satan4.
  5. Que si, les éditeurs servent à quelque chose, ne sont pas des intermédiaires inutiles. Ils sont des intermédiaires, oui, mais l’auteur capable de faire une mise en page acceptable, causer aux diffuseurs, aux libraires, capable aussi de corriger et harmoniser orthotypographiquement son texte, ça court pas les rues, ni les sites d’autoédition d’ailleurs5.
  6. Que le droit d’auteur des œuvres conservées dans des musées est abominablement imprévisible7.
  7. Que les logiciels de correction sont généralement un peu bêtes.
  8. Que malheureusement, un excellent travail d’édition se définit notamment par son invisibilité pour le lecteur.
  9. Que certes, « il ne faut pas juger un livre par sa couverture », mais que c’est très exactement ce à quoi sert une couverture. Quand je vois une couverture avec beaucoup de noir et de jaune, je m’attends à un policier (ou à un livre sur les abeilles).
  10. Tout livre est un compromis, plus ou moins heureux, entre l’auteur, l’éditeur, et le lecteur. L’auteur a une relation de proximité avec son texte — il défend son enfant8. Les travailleurs de l’édition ont (nécessairement) une relation plus distante avec le texte, afin que ce dernier devienne orthotypographiquement correct, plus cohérent9. Le lecteur a quant à lui des attentes quant au contenu, et des attentes ergonomiques vis-à-vis du livre et du genre du livre10 ; attentes qu’on ne peut pas combler sans regard distant sur le texte (cas typique, l’auteur qui prend une référence comme acquise pour son public).

Notes

  1. En l’occurrence, « le participe passé employé avec « avoir » s’accorde en genre et en nombre avec le complément d’objet direct si celui-ci précède le verbe » [source].
  2. Guide typo[graphique]. En édition, c’est le vénérable Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale, dans le domaine du journalisme, c’est un autre bouquin. Vénérable, parce que la dernière édition date de 2002.
  3. Des post-its. Tout le monde dit « post-it », mais le fait de placer des « papillons » sur un ouvrage est plutôt poétique. Il y a nettement une tendance à employer des noms d’animaux, comme les hirondelles, les bourdons, les ours, sans parler de ces choses ayant perdu leur ami·e et signalant une édition encore toute jeune, les coquilles
  4. Plus sérieusement, ça indique généralement un problème de structuration du propos. Ce genre de chose se déplace dans le texte, dans une annexe ou se fait supprimer. Évidemment, on demande son avis à l’auteur, on n’est pas des rustres.
  5. C’est très bien les sites d’auto-édition, il faut arrêter avec les blagues sur la nullité prétendument systématique des ouvrages. Il faut avoir un sacré culot pour ne pas admettre que l’édition « traditionnelle » ne produit pas régulièrement, comme toutes les industries, de la merde #autofiction. L’auto-édition, ce n’est pas forcément Amazon, aussi. Mais si la couverture est naze, peu importe que vous écriviez bien, on ne vous lira pas, ou trop peu.
  6. Syndicat national de l’édition, Rapport social de la branche de l’Édition, 2017, p.72. Commenté sur Actualitté. Comme par hasard, un des métiers les plus précaires de l’édition est celui où les femmes sont majoritaires.
  7. En dehors de l’édition, on peut noter les questionnements sur le droit de photographier (ou non) des œuvres du domaine public dans les musées français, lequel est assez… fluctuant, quand il ne déclenche pas les pleurnicheries de deux ou trois snobs.
  8. Un peu comme un parent d’élève, pour les enseignants qui me liraient.
  9. Pour le dire familièrement, l’auteur a « le nez dans son texte ». Écrire un livre est une tâche longue, qui nécessite des allers et des retours sur le texte ; il arrive donc que certaines incohérences se glissent dedans, que finalement, on bouture son texte vis-à-vis d’un plan que finalement, on ne suivra pas, etc. Pour que le texte soit plaisant au lecteur, il faut corriger (ou ajuster, ou limiter — quand je dis que c’est un compromis) ces incohérences.
  10. Ces attentes ergonomiques me semblent de deux types. Le premier type d’attente est lié à la présentation d’un livre dans l’espace culturel du lecteur, ou des espaces culturels connus de lui. C’est-à-dire qu’un lecteur ouvrant un livre en français s’attend à une typographie française, à une grammaire, une orthographe française, des notes et des renvois à la française. Si le lecteur est aussi germanophone, l’usage d’une typographie allemande ne sera pas considérée comme une erreur, tant que le texte est en accord avec cette attente. Le deuxième type d’attente est plutôt lié au genre de livre ; si la typographie française est globalement uniforme, le lecteur d’une édition diplomatique sait à quoi s’en tenir vis-à-vis de la norme d’une édition diplomatique. Le lecteur d’un ouvrage technique (je pense aux ouvrages publiés chez Eyrolles ou O’Reilly) ne sera pas dérangé par l’usage de polices monospaces, qui sauf exception, n’ont rien à faire dans un roman, etc.

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